Sauter dans l'intranquillité ou rester bien sage sur la berge ?

Réorganiser l'existant. Relier le délié. La métaphore du kaléidoscope réconcilie les contraires. Permanence et changement, dedans et dehors, visible et invisible. Je suis Eléonore, la transversalité dessine ma topographie.

Kaléidoscope
3 min ⋅ 23/09/2025

Fragments.

Arles et son festival photo ont été mon tremplin pour rentrer dans septembre. C’est loin déjà et pourtant son intensité est encore palpable sous la peau. Plusieurs artistes exposées, des femmes toujours des femmes, ont agité mon rythme cardiaque, avec cette sensation que l’expérience traversée face aux images sera révélatrice. De ce qui m’anime, de ce que je pourrais arrêter en chemin, tenter de transformer, exécuter. Un travail artistique qui émeut et déplace est bien plus sismique qu’une rentrée d’automne, une nouvelle année ou un déménagement. Le matériel ne bouleverse pas autant que le sensible. Le factuel n’a pas le vertige de la beauté du vivant. La force de l’Art. Qui donne un miroir et une gifle. Une bousculade et une accolade. 

Il y a eu une photo ambivalente, qui sans connaitre son contexte pourrait prêter à confusion. Une femme les yeux fermés, la moitié de son visage est dans l’ombre, l’autre au soleil. L’image est en noir et blanc. La femme est coiffée avec un carré aux épaules, cheveux noirs et légèrement ondulés, la mèche de devant maintenue en arrière. A peine quelques boucles sur le haut du front. Le nez aquilin est traversé par la ligne ombre-lumière, les pommettes non fardées. Son visage est une frontière entre deux pays: Intérieure Extérieure, Paix Guerre, Vide Plein . Elle porte une blouse noire, col en V, une chaine termine sa chute sous le tissu. Est-elle en train d’apprécier la chaleur du soleil, de chercher l’ombre pour marquer le temps du jour ? Est-elle en attente ? Son visage est neutre, ni in-tranquille, ni apaisé. Cette neutralité désempare.  Vers où cette femme regarde-t-elle, quel point au-dedans d’elle ? Que guette-t-elle ? Elle sonde. Elle s’expose à notre propre regard et à celui de la photographe. D’évidence, elle se met en pause. Mais à des années lumières d’une méditation calme et spirituelle. Elle se recueille pour rester stable, pour valider au-dedans d’elle ce qui a déraciné le court de sa journée. Elle valide et observe le coup porté. Elle contient.

Son visage me poursuit ; je sais pourquoi elle a fermé les yeux, à quel moment la photographe-reporter Letizia Battaglia lui a demandé de le faire. J’ai eu du mal à sortir de la salle. Je voulais encore contempler ce visage de la veuve de Palerme. D’où viennent les émotions qui tétanisent, exacerbent, fuient ou au contraire s’extraient de nous sans limite, s’expriment ? Notre mémoire, les échos soudains avec nos vies, les peurs et les combats associés, l’impuissance, l’incompréhension, l’exaltation. Arles et ses photos nous parlent de tout ça, et cela vaut de l’or car cela nous dévoile et parle en nous. 

Où se pose le yoga ici ? Le travail et le combat de ses femmes photographes semblent loin du tapis parisien ou autre, conçu parait-il pour nous « détendre », nous relier à nous-même malgré le tohu-bohu. Je vous propose une remarque folle et contradictoire : Le yoga n’est pas là pour apaiser ou réconforter, il est là pour mettre à jour, révéler, encore et toujours se poser cette question : quelle trajectoire donner à la journée, qu’est ce qui fait sens, comment contribuer à poser une pierre à l’édifice de l’environnement … du coup ( et là c’est vertigineux comme les yeux fermés de la femme), quelles sont nos conditionnements, qu’est-ce qu’on arrive à regarder de soi-même, qu’est-ce qui est occulté, qu’est ce qui perturbe  ? 

On pourrait me rétorquer, c’est trop compliqué, trop intello, ça manque de légèreté.  Ok. Je prends la remarque. Et je réponds : l’être humain a besoin de se sentir vivant, existant, oscillant entre adaptation et équilibre. Et qu’est-ce qu’il y a de “plus beau”, dans le sens de « plus vivant » : le divertissement léger parfois anesthésiant ou la recherche galvanisante du « qui suis-je » ? J’ai adoré entendre cet été un chanteur exprimer à son public : ne cherchez pas l’évasion lors de mon concert mais au contraire le  « être » là, la présence, le vertige du temps présent… surtout pas l’évasion et le divertissement !

C’est à partir de l’in-tranquille, du vacarme, des failles qu’on construit la posture et notre temps dans cette semaine. Ce qui est stable et tangible ne crée que du réconfort éphémère.  Ce qui déséquilibre crée de l’adaptation et brasse nos appuis. La conception du « bien-être » véhiculée par notre société biaise notre réflexion. Je vous propose de jongler avec ce qui vous déstabilise et de vous tourner vers cet état d’intranquillité qui finalement crée bien plus de croissance que le stable mis sous cloche de verre, lisse et bien sous tous rapport. Que cette recherche de calme , d’apaisement et autre. Car tout bouge! ( et la violence politique et opprimante persiste mais je n’irai pas sur ce sujet). Donc autant surfer avec le vivant et dans le sens du courant. Voir aller provoquer le déséquilibre … pour rire avec lui.

Septembre coulent ses derniers jours, Arles a dû garder encore un peu de chaleur estival. Paris a rythmé la reprise, Podcast, Yoga, Voix, Soirées Esprit yoga à retrouver ensemble… pour la recherche du vivant et du déséquilibre constant.

Kaléidoscope

Par Eléonore Gratton

À propos de l’auteur de Kaléidoscope, Eléonore Gratton.

Mon activité se concentre autour de la Présence. Je questionne cette qualité inhérente à l’être humaine, autour des mes activités phare Voix Yoga Scène.

Je suis formatrice yoga IFY et j’enseigne cette discipline depuis 2010. Comédienne et chanteuse de métier, diplômée prof art dramatique et chant, aujourd’hui je coache les acteurs, les artistes de performance, les décideurs, les amoureux de la voix, les indécis et les décalés. De mes différentes activités, j’ai tissé une expérience qui accompagne les personnes en quête d’authenticité et de présence.

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