Une Chaise à soi, ou la peinture comme miroir de Soi

Réorganiser l'existant. Relier le délié. La métaphore du kaléidoscope réconcilie les contraires. Permanence et changement, dedans et dehors, visible et invisible. La transversalité dessine ma topographie. Formatrice Yoga IFY. Artiste scénique de métier. Peintre fantasmée. Ici je tisse ma trame sans détours.

Kaléidoscope
4 min ⋅ 26/11/2025

La Fondation Vuitton- Paris présente actuellement une grande rétrospective du peintre Richter. 275 œuvres choisies et ordonnées par l’artiste, plusieurs thèmes de recherches tant graphiques que textuels. Aucun sur lequel il s’arrête avec longueur et obstination. Dans une diversité désarmante il semble chercher sans vouloir s’enfermer dans un seul chemin poétique et technique. Pour nous perdre ou laisser à penser qu’il ne se retrouverait nulle part, marchant dans une spirale sans fin. Les dernières toiles sont des gigantesques aplats de couleurs où l’éclat des teintes déposées à coup de raclettes est quasi aveuglant. Le regard ne peut se poser. Cherche-t-il alors l’esthétique, une métaphore de son état intérieur, un bouquet final avant cette décision unilatérale d’arrêter de peindre ? 

J’ai cherché la cohérence. J’ai compris que je cherchais alors la mienne. Peu importe celle du peintre, l’artiste n’a pas pour vocation d’être clair et dans le discernement permanent. Au contraire, carrefour et chaos sont un reflet possible de lui, donc de nous. Tant que mystère ou poésie émergent dans un coin de la scénographie ou au centre palpitant d’une toile… nous y sommes. Idem dans nos vies.

Dans cette exposition étourdissante, assommante parfois, tant elle contient, tant je voulais rester uniquement sur les toiles vaporeuses peintes d’après photo où un visage, une fleur embrumée récoltent toute la fragilité et la beauté du monde, j’ai eu du mal à trouver ma clef de voûte. Et pourtant elle m’avait frappée dès l’entrée: une peinture modeste, en noir et blanc, mise en scène car profilée de lumière et d’ombres. LA CHAISE. Celle du peintre. Banale. Repos de l’esprit dans sa simplicité fulgurante. Potentiellement MA chaise à moi. La vôtre si vous le souhaitez aussi.

L’objet CHAISE a en soi une fonction basique et rassurante : faire une pause, s’assoir, travailler, manger, écrire, discuter, siroter un alcool, boire un café… Ici, une chaise de bois, de cuisine, d’atelier. Une chaise pas bégueule pour un sou, sur laquelle on pourrait déposer son paletot et sa journée. Une chaise sans histoire et empreinte de poésie, mêlant justesse du réalisme et floutée du songe, dont les effets sur nous seront le fruit nos projections, nos récits qui l’accompagnent, notre imagination et dont la modestie fait de l’oeil à notre humilité.

Cette peinture est pour moi le centre de cette exposition. Je l’ai réalisé dans la boutique du Musée où sa représentation en carte postale a sollicité mon envie, avant d’être plongée comme un trésor dans mon sac. De retour chez moi, j’ai imaginé pouvoir me glisser dans ce tableau et faire mienne cette chaise. Alors, là, j’ai fermé les yeux, en songe je suis venue m’assoir sur LA chaise d’atelier de Richter, au creux de sa toile …

“ Me voilà assise sur cette chaise, le dos présent, les mains posées sur mes jambes, bassin stable, pieds posés au sol. Les yeux clos, j’observe ma respiration. Mon mental reconstruit la scène et en même temps observe les sensations qui m’envahissent. Tous mes sens s’organisent dans cette reconstitution… Petit à petit, j’entends des sons épars… Le frottement d’un pinceau sur une toile, un fond de musique classique sortant d’un transistor. Une odeur de craie et de café parsème l’espace. Advient alors un silence profond, ouaté, les murs du lieu semblent s’effacer totalement, dans un noir flottant. Et puis les bruits reviennent, depuis un espace indéfinissable, à la fois devant, au-dessus, autour de moi. Peu à peu ils deviennent distincts. J’entends des pas, des voix, des bribes de mots, des frottements de vêtements … et je comprends …ce sont les visiteurs. Depuis ma chaise atelier de Richter, à l’intérieur même du tableau exposé à la Fondation Vuitton, j’ouvre les yeux. Je suis sur la chaise, je suis dans la toile, invisible aux autres, et je vois ce qui se passe dans la salle. Les visages, attitudes corporelles, déambulations, manteaux sur le bras, enfant en porte bébé, amoureux enlacés... Le tableau est dans la deuxième salle de l’exposition. Il attire peu de monde. les visiteurs ont hâte de voir les portraits brumeux et les aplats de couleurs modernistes. Ici dans mon espace imaginaire sur ma chaise une pensée émerge: “Je suis invisible à tous sauf à moi même”. Cette pensée est entière, rassurante, c’est une promesse. Qui est ce “moi même” et ce “je” ? Un territoire, un chemin de traverse, une lumière possible …

Dans la foule des visiteurs je reconnais tout à coup un visage, une démarche à la fois familière et étrangère. La silhouette hésite.. s’arrête à l’entrée de ma salle où je suis assise invisible dans ce tableau, fait volte face et revient en arrière, comme si elle avait oublié une chose dans la salle précédente. Je la guète car l’ai reconnue: Elle est “moi” la visiteuse. D’un pas lent elle/moi revient, l’air songeur, rapidement les toiles de la pièce défilent sous ses yeux, puis son regard se fige sur LA CHAISE . Elle/moi s’approche, se stabilise, reste là un long temps devant la toile, devant moi/JE assise et invisible sur LA CHAISE, elle/moi explore longtemps comme si un message était inscrit sur l’objet…. Je suis donc “deux” , moi assise sur la chaise, neutre, stable et moi agitée et vivante dans le musée. “Je” me regarde sans savoir que je me regarde.”

….. la suite m’appartient. Elle vous appartient aussi, avec votre chaise, votre sensibilité, votre toile.

Richter écrit : “Il est difficile, voire impossible, de parler de la peinture. La peinture est un mode de penser en soi”. Je propose d’ajouter: “La peinture est un mode de penser en soi pour Soi”. Le Soi qui dans la philosophie hindou est pure Conscience, lumière et qui voit le Monde à travers la lentille du champ mental. Sa vision du Réel est donc parfois colorée et biaisée. Dans les textes, il a plusieurs noms, aujourd’hui je dépose celui de DRASHTU, de la racine DR Voir. Il est le Voyant Intérieur, inaltérable, essence pure de l’être, et qui perd sa cohérence, sa puissance de vision, lorsque le champ du mental s’obstrue. Cultiver le gout de drashtu serait un des présupposés du Yoga.

Je joue avec ma méditation auto guidée depuis LA chaise de Richter. Et si le JE, invisible à tous sauf à moi même, représentait drashtu, et le moi visiteuse agitée était ma partie incarnée, qui cherche la cohérence de pièce en pièce , d’expérience en expérience ? La métaphore vaut ce qu’elle vaut. Dans son instabilité, elle n’enlèvera pas cette intime conviction : une peinture/un objet me regarde et m’apprend dés lors que je me présente pleinement devant lui. En cela Yoga et Art sont de la même fratrie. En ce sens Yoga est un chemin personnel, poétique et sinueux plein de promesse, et non pas une pratique appliquée et miraculeuse.

Vous pouvez lire mes autres missives ici , suivre mes actualités stages et ateliers sur Instagram et mon site

Kaléidoscope

Par Eléonore Gratton

À propos de l’auteur de Kaléidoscope, Eléonore Gratton.

Mon activité se concentre autour de la Présence. Je questionne cette qualité inhérente à l’être humaine, autour des mes activités phare Voix Yoga Scène.

Je suis formatrice yoga IFY et j’enseigne cette discipline depuis 2010. Comédienne et chanteuse de métier, diplômée prof art dramatique et chant, aujourd’hui je coache les acteurs, les artistes de performance, les décideurs, les amoureux de la voix, les indécis et les décalés. De mes différentes activités, j’ai tissé une expérience qui accompagne les personnes en quête d’authenticité et de présence.

Les derniers articles publiés