Anatomie du mensonge: yoga sutra, littérature et sculpture

Réorganiser l'existant. Relier le délié. La métaphore du kaléidoscope réconcilie les contraires. Permanence et changement, dedans et dehors, visible et invisible. Je suis Eléonore, la transversalité dessine ma topographie.

Kaléidoscope
4 min ⋅ 29/10/2025

Le mensonge : pourquoi pénètre-t-il l’enceinte de notre personnalité, et quelle frontière existe-t-il entre lui, le déni et l’aveuglement ? Distinguons ici les petits mensonges du quotidien, arrangements latents et subtils, du mensonge manipulateur et destructeur. L’être humain peut avoir ce penchant pour déformer la réalité, troquer la vérité pour une parole fausse et semer le chaos. Il devient alors un double de lui-même, un personnage auquel il s’identifie. Il se prend au jeu, entraînant avec lui des conséquences folles. L’acteur sort de scène et pense qu’il est toujours cet homme, cette femme, dont il avait revêtu la trajectoire et les mots un instant.

De l’autre côté de la pièce, la question serait : à quel moment un être humain, dans sa perversité, manipule-t-il la réalité pour inventer sa propre réalité ? Comment peut-il en arriver à cette extrémité, jusqu’à croire lui-même à son invention, entraînant dans sa chute ses disciples, sa famille, ses partisans ?

La peur. Le monstre de l’ego. La confusion. La haine. La passion.

La littérature et le cinéma nous offrent de belles fictions sur ce thème, reflets de la nature humaine. Dorian Gray, sous la plume d’Oscar Wilde, vit dans un mensonge esthétique et moral, tandis que son portrait absorbe la vérité de sa corruption. La manipulation des autres comme instrument d’affirmation de soi, Sade le décrit avec son personnage Justine confrontée à la perversion et à la corruption. Persona d’Ingmar Bergman, film profond sur le masque et la vérité du moi, relate un échange d’identité entre une actrice et son infirmière. Dans Gone Girl de David Fincher, le mensonge conjugal est poussé à l’extrême, avec une femme qui crée sa propre réalité et manipule tout le monde : elle est le flambeau de la perversité narcissique. Comment ne pas nommer Hitchcock, dont les films reposent souvent sur le double et le faux-semblant : la folie psychotique de Psychose et la spirale de l’illusion amoureuse où le mensonge devient délire dans Vertigo.

Il est aisé de se plonger dans ces fictions, se croire exempt de ces histoires qui ne seraient que fantasmagorie et jeux de rôles pour notre divertissement. Posons-nous un instant… n’avons-nous pas déjà rencontré une personne proche de ces schémas glaçants ? Un personnage dont le théâtre intérieur est vérolé, où l’homme (ou la femme) est à la fois acteur et spectateur de son mensonge, il en jouit et s’offre un rôle vis-à-vis de la société. Faire autrement, reconnaître sa perversité, lui ferait perdre sa toute-puissance et sombrer définitivement dans la folie. Quelle image de sa conscience se reflète dans le miroir de sa salle de bain intérieure ? L’abîme de violence derrière le visage lisse ?

La peur. Le monstre de l’ego. La confusion. La haine. La passion.

Comment accéder au discernement et désengrammer les sources de souffrances et de chaos. Ces questions sont présentes entre chaque sutra des Yoga Sūtra de Patañjali, recueil composé au début de notre ère et référence de la discipline du yoga, science du fonctionnement de l’âtre humain, avec au cœur du texte une question invisible : « Qui suis-je ? » (Le yoga postural contemporain oublie parfois cette dimension en s’impliquant trop dans la notion de bien-être… nul n’est parfait.)

Dans les Yoga Sūtra, l’auteur présumé décrit cinq causes fondamentales de la souffrance (klesha: entendons par klesha autant la source de l’affliction que l’affliction elle-même) : Avidyā : l’ignorance, la méconnaissance de la vraie nature de la réalité. Asmitā : l’identification de la conscience pure au “je”, à l’ego. Rāga : l’attachement, le désir. Dveṣa : l’aversion, la haine. Abhiniveśa : la peur de la mort, l’instinct de conservation.

Le mensonge et la perversité, tels que je les ai décrits, peuvent être lus comme des manifestations modernes de ces klesha: Le mensonge naît d’Avidyā, de cette ignorance primordiale où l’être confond la réalité de son essence (Purusha, la conscience pure) avec les images mentales du monde. Puis Asmitā (l’ego) s’empare de cette confusion : il s’identifie à un rôle, à une histoire, à un personnage (exactement comme l’acteur qui ne quitterait pas son rôle après la scène). De là naissent Rāga et Dveṣa (désir et haine), les passions qui entretiennent le mensonge : vouloir posséder, dominer ou rejeter tout ce qui contredirait l’image de soi. Enfin, Abhiniveśa, la peur de disparaître, pousse l’être à s’accrocher à l’illusion, même destructrice.

Dans la philosophie du yoga, le mensonge n’est pas seulement une falsification du réel : il est le symptôme d’une ignorance plus profonde, Avidyā, celle qui fait confondre l’être avec son masque. Sous l’emprise d’Asmitā, l’ego se dédouble, invente un personnage et s’y attache jusqu’à la folie. Comme l’acteur qui oublie la scène, il s’identifie à son rôle, et la peur, la jalousie, la haine viennent nourrir ce théâtre intérieur.

Loin de la vérité de la conscience pure (Purusha), l’être humain s’égare dans les miroirs de son propre mental. Le mensonge devient alors un refuge contre la lumière du discernement, une manière d’éviter la chute que provoquerait la révélation. Et pourtant, dans cette chute réside peut-être la voie du retour : reconnaître l’illusion, c’est déjà entamer le chemin vers la vérité. Le courage est nécessaire, car cela signifierait la mort du personnage menteur, donc une forme de disparition. Raskolnikov dans Crime et Châtiment y parvient. A mesure que la culpabilité et la souffrance le rongent, il est confronté à ses propres contradictions et à la vérité de ses actes. La révélation de sa faute et l’acceptation de la punition marquent d’une certaine façon son éveil au réel, la reconnaissance de son mensonge et de son ego, ce qui le met sur le chemin de la rédemption. Sans doute attendait il en silence au plus profond de lui cette ouverture.

Sculpture de l’artiste Liselor Perez, fragilité dans l’abaissement, icône héroïque, Saint Eustache. Paris automne 2025. j’invente : C’est l’être citadelle qui percevrait enfin sa réalité, ses faux semblants, et s’affaisserait un instant sous le poids du réel avant de rétablir la vérité. Discerner est un acte de foi.

Kaléidoscope

Par Eléonore Gratton

À propos de l’auteur de Kaléidoscope, Eléonore Gratton.

Mon activité se concentre autour de la Présence. Je questionne cette qualité inhérente à l’être humaine, autour des mes activités phare Voix Yoga Scène.

Je suis formatrice yoga IFY et j’enseigne cette discipline depuis 2010. Comédienne et chanteuse de métier, diplômée prof art dramatique et chant, aujourd’hui je coache les acteurs, les artistes de performance, les décideurs, les amoureux de la voix, les indécis et les décalés. De mes différentes activités, j’ai tissé une expérience qui accompagne les personnes en quête d’authenticité et de présence.

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