Si je devais choisir un souvenir de voyage, ce matin ce serait ...

Réorganiser l'existant. Relier le délié. La métaphore du kaléidoscope réconcilie les contraires. Permanence et changement, dedans et dehors, visible et invisible. La transversalité dessine ma topographie. Formatrice Yoga IFY. Artiste pédagogue. Journaliste Esprit Yoga Mag. Ici je tisse ma trame sans détours.

Kaléidoscope
4 min ⋅ 24/03/2026

Il y aurait tant à murmurer et à écrire sur ce premier voyage en Inde. La chaotique et folle ville de Calcutta, Ushagram Trust et le Bengal : villages, musiques, enfants, yoga avec Sandra, puis l’Odisha : danses, rizières, poussière, paysages bruts… 

Si je ferme les yeux pour rassembler un moment unique. S’il ne devait rester qu’un souvenir, ce matin ce serait celui ci:

Pour traverser le temple de Kali à Calcutta, nous avions les pieds nus et les poches vides. Hormis notre passeport, semblant de papier qui nous assurait notre identité, au cas où, bien gardée dans un pli de notre vêtement. Nos trois visages d’occidentales ne dérangeaient personne, aucun touriste ici pour ce jour de la semaine dédié à Kali, la déesse du Bengale. Visage noir et langue rouge sortie, yeux écartelés et mains quasi sanguinolentes, Kali n’est pas en apparence la plus accueillante des divinités et pourtant nous marchions vers elle, au son des voix tonitruantes des enceintes nous expliquant que “ni sac ni téléphone portable ni chaussures ne seraient tolérés dans le Temple”. Je suis à la fois à l’extérieur et dans l’expérience. Les enfants sourient. Les femmes brillent. Les hommes accompagnent. Nous les suivons. Nous sommes ensemble.

Le Temple est au bord du fleuve. Après la visite, nous sommes allées sur le grand escalier qui descend vers l’eau, la Ganga ( Gange/Ganga est féminin en hindi). A cette heure de la journée, le soleil décline déjà vers la berge en face, la brume de chaleur et de pollution confère à cet instant la sensation que l’astre s’est arrêté dans sa course. Un large pont métallique nous fait croire plus loin à gauche que traverser la Ganga est aisée, escalader le métal et marcher. Trois femmes se baignent en sari, un homme lance un petit seau pour récolter l’eau, des musiciens jouent en haut des larges marches grises et bancales.

La révélation, trouver son Maitre, son Guide… cette attente de la Rencontre existe dans la dynamique du Yoga et des philosophies Hindoues (ailleurs aussi je vous l’accorde, mais l’Inde est particulière dans la notion de quête spirituelle). Trouver le Guide suprême, le Philosophe, le Formateur, La personne qui nous révèlera. Honnêtement … je ne l’ai pas croisé. Entendons-nous : J’ai rencontré des personnes fondatrices, sans qui je ne serai pas qui je suis ! Mais pas « LE maitre ultime ». Naïvement il m’est arrivé de penser que je passais à côté de l’essentiel, que cette vérité de la rencontre du « maitre » qui éclaire notre chemin n’était pas pour ma pauvre pomme et que celle-ci aurait bien du mal à mûrir, puis à germer dans la Terre, faute d’avoir trouvé son Guide. Je n’allais pas en Inde pour répondre à cette question, ni à cet éventuel besoin, je m’en étais fait la promesse. Respirer la poussière. Rencontrer des visages. Tisser les enseignements entre eux. Explorer ce sentiment mystérieux d’être à la fois dans l’action/présente, et à distance/observatrice … voilà ce que j’avais mis dans ma valise, avec ma pharmacie de voyage, mes pantalons de yoga et mon passeport.

Je reviens à ma Ganga . Je la personnifie avec ce MA pour appuyer mon expérience. Celle qui m’a cueillie sur cet escalier somme toute très simple, dans cette brume polluée, face à une eau à la couleur indéfinissable. Entourée de personnes pour qui c’était le quotidien, venir le samedi honorer Kali, puis rire, manger, écouter les musiciens sur cet escalier qui semblait ne pas s’arrêter à l’eau mais poursuivre sa lente descente vers le fond. “Jusqu’où va t il” ? Guidée par notre ami Rakesh, j’ai descendu les marches pour que mes pieds touchent l’eau polluée et sacrée de la Ganga. (On m’avait pourtant dit : surtout ne mets pas tes pieds dans la Ganga c’est trop pollué !!!) Ma main gauche plonge dans l’eau, Rakesh m’arrête: c’est la main droite dont il faut se servir. ( On m’avait aussi dit : Ne mets pas tes mains dans l’eau polluée !!! j’entends encore l’avertissement mais je ne l’écoute pas. Frondeuse). Ma main droite sert alors la main du fleuve, puis voyage sur mon front. Je calme ma respiration, depuis qu’on s’est approché de la Ganga, mon coeur bat très très très vite, ma gorge est serrée, mes yeux mouillés, ma tête tourne.

Je me suis assise ensuite plus haut à l’écart sur les marches. J’ai remercié mes lunettes de soleil et mon foulard faisant office de chapeau, ils m’offraient une cachette car maintenant depuis mes yeux de l’eau coulait sur mes joues, petite fontaine silencieuse intarissable. l’eau passait de mes mains à mon visage par l’intérieur du corps. Une phrase scanda mon esprit: Comment vais-je faire pour rentrer ?

Ganga avait définitivement déplacé cette idée de Maitre Guide Suprême à rencontrer dans sa vie de Pomme. Quant bien même je m’étais fait une promesse, la question me taraudait en elle-même. En fait, tout est simple: regarder et toucher l’eau suffit. Et quand elle passe de l’extérieur vers l’intérieur, pour resurgir en un autre endroit du corps, elle lave toute idée toute recherche toute velléité à saisir quoi que ce soit. Et ma naïveté de Pomme me raconte que Mon maitre Prabhu est au dedans de moi et que Ganga, MA Ganga, me tiendra toujours la main même depuis la berge loin en face brumeuse et polluée mais tellement belle et chérie.

“ Comment je vais faire pour rentrer” est venue chantée dans ma tête a deux reprises par la suite, serrant ma gorge et laissant l’eau coulée des yeux. J’ai trouvé la réponse avec les filles d’Ushagram ( elles sont sur les photos en bas) et une nuit dans le train entre Koraput et Puri. Ouvrir mon coeur à la musique et à la joie encore et encore, puis remercier mon agenda 2027 déjà organisé pour y retourner. J’ai noté 6 semaines ! On verra si je tiens cette promesse là.

 

Kaléidoscope

Par Eléonore Gratton

À propos de l’auteur de Kaléidoscope, Eléonore Gratton.

Mon activité se concentre autour de la Présence. Je questionne cette qualité inhérente à l’être humaine, autour des mes activités phare Voix Yoga Scène.

Je suis formatrice yoga IFY et j’enseigne cette discipline depuis 2010. Comédienne et chanteuse de métier, diplômée prof art dramatique et chant, aujourd’hui je coache les acteurs, les artistes de performance, les décideurs, les amoureux de la voix, les indécis et les décalés. De mes différentes activités, j’ai tissé une expérience qui accompagne les personnes en quête d’authenticité et de présence.

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