S’adosser à soi, entre héritage de femmes et chemin d'un lundi matin

Réorganiser l'existant. Relier le délié. La métaphore du kaléidoscope réconcilie les contraires. Permanence et changement, dedans et dehors, visible et invisible. La transversalité dessine ma topographie. Formatrice Yoga IFY. Artiste pédagogue. Journaliste Esprit Yoga. Ici je tisse ma trame sans détours.

Kaléidoscope
3 min ⋅ 27/05/2026

Tous les lundis matin à 9h15 je donne un cours de yoga. Ce créneau existe depuis toujours pour ainsi dire, un “toujours” correspondant au chiffre 2010, année où j’ai commencé à enseigner cette discipline. Ouvrir la semaine avec le yoga me paraissait une belle alternative. Seul créneau à avoir perduré au milieu de tant d’autres changeants, mon choix était donc le bon. Mes élèves, amies, yogi sont fidèles; et me suivent d’une salle à l’autre. Nous comptons les un.es pour les autres, chacun à sa place. Visages et corps familiers.

Ainsi, chaque lundi matin, mes pas rapides avancent tandis que mon esprit vagabonde jusqu’à se fixer sur une pensée : je finalise mon cours préparé la veille, une image m’assaille et s’accroche à mes jambes. Elle me talonne jusqu’à la salle, jusqu’au moment où le cours commence car elle est toujours en lien avec lui. Cette idée-image est mon tremplin de la semaine.

Lundi dernier, en cours de chemin, j’ai pilonné net sur le bitume, arrêt franc, pour expérimenter l’idée-image surgissant: je voulais m’adosser à moi-même, sentir mon dos comme un appui intérieur, percevoir mes propres mains dans mon dos. Je naviguais à vue avec ce désir de cueillir une sensation et les mots associés: comment investir son espace dorsal comme appui de soi pour soi, conquérir ce territoire et s’y appuyer ?

Nous marchons propulsés vers l’avant. Nous sommes orphelins de notre propre dos.

Cette idée-image ne déboulait pas toute seule sur mon chemin. Elle émergeait d’un livre lu pendant le week-end : Pardonner à nos mères de Claire Richard. Un essai qui explore les liens entre intime et politique dans les relations mère-fille. Nous sommes pris dans des générations d’histoires familiales et sociétales, dans un monde où le masculin hérite spontanément d’une place préférentielle et où le féminin doit y creuser son interstice.

Force est de constater que notre société est édifiée selon des règles établies, ancestrales, que nous nourrissons/subissons tous à notre insu ou consciemment. Imbriqués dans une société construite sur des rapports de domination et de pouvoir, les trottoirs sombres de la nuit feront davantage peur aux filles qu’aux garçons. Les premières seront élevées pour ne pas s’y attarder, les seconds pour les posséder.

Mon dos semble loin désormais. Et pourtant, c’est précisément là que ces deux sujets se croisent sur mon chemin du lundi matin, dans ma marche rapide, mon corps déjà tourné vers la salle. S’adosser à soi devient indispensable pour traverser cet imbroglio de conditionnements. Il faut retrousser les manches.

J’arrive tout juste à l’heure pour ouvrir le studio de pratique, traversée de mon idée-image que je tente de résoudre comme une énigme se jouant de moi. Je me sens fébrile.

La séance de yoga commence. Le groupe est réduit ce matin là; une atmosphère intime singulière habite la grande salle. L’image du dos est parlante comme bhâvana (point d’attention) et je la décris dés l’ouverture. Je leur propose en samasthti ( posture d’aplomb debout- sthiti stable, sam de façon égale) de chercher cette dépose de soi vers son dos, sans déséquilibrer le centre de gravité ni prendre appui sur les talons. C’est un mouvement intérieur, un jeu énergétique. Les postures s’ordonnent ensuite les unes après les autres de façon à nourrir le propos, lester le dos, le détendre, définir ses contours, le mobiliser, lui accorder sa puissance sans tension. Le dos comme terre d’adoption et de soutien.

Vient le moment de dépose au sol, où l’image du dos comme appui intérieur/extérieur, vaste et lesté de tout poids est à nouveau convoquée. Le dos comme terre d’accueil. Puis l’assise a lieu; instants particuliers en suspension comme les flocons de neige soyeux ou le pollen des fleurs dans l’air. Dans le temps du silence me revient mon trajet vers elles, vers ses femmes présentes ce matin-là. A la lueur de cette échappée, je réalise que mes deux réflexions tissaient entre elles une issue de secours. Je me sens percutée.

La séance se clôture, invitant à la liberté de mouvement. Derrière ma poitrine, je perçois ma fébrilité. Maintenant ma posture, je m’apprête à leur souhaiter un bon lundi quand, sans l’anticiper, d’autres mots s’échappent de moi. J’expose alors au groupe la croisée de mes pensées: le tissu dans lequel nous nous imbriquons en tant que femmes, ce que nous portons et créons, et le livre « Pardonner à nos mères ». J’explique comment m’est apparue l’idée-image du dos comme un territoire à réinvestir. S’adosser à soi-même afin de retrousser les manches et œuvrer à dé-tisser des générations de pulsions et de conditionnements.

Ma gorge définitivement se serre, les larmes affleurent, je ne peux plus vraiment faire demi-tour, repartir en sens inverse dans mon trajet du lundi matin .

Le yoga est cette discipline où le corps ouvre ses vannes. Il accède alors au soutien, aux appuis, au réconfort: “un secours qui ranime le courage”.

Livres, bureau, le trajet du lundi matin.

Kaléidoscope

Par Eléonore Gratton

À propos de l’auteur de Kaléidoscope, Eléonore Gratton.

Mon activité se concentre autour de la Présence. Je questionne cette qualité inhérente à l’être humaine, autour des mes activités phare Voix Yoga Scène.

Je suis formatrice yoga IFY et j’enseigne cette discipline depuis 2010. Comédienne et chanteuse de métier, diplômée prof art dramatique et chant, aujourd’hui je coache les acteurs, les artistes de performance, les décideurs, les amoureux de la voix, les indécis et les décalés. De mes différentes activités, j’ai tissé une expérience qui accompagne les personnes en quête d’authenticité et de présence.

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